Cette exposition présente quatre-vingts dessins à l'encre, réalisés dans des cahiers d'écoliers à Deir al-Balah, par Sohail Salem, artiste gazaoui.
du 2 décembre 2026 au 16 janvier 2027
Humathèque Condorcet
Forum de l'Humathèque du Campus Condorcet
10 cours des humanités, 93300 Aubervilliers
entrée libre
L'artiste
Sohail Salem est né à Gaza en 1974. Diplômé en beaux-arts de l'Université Al-Aqsa en 1999, il y enseigne l'art avant de cofonder Eltiqa', groupe pour les arts contemporains à Gaza. Sa pratique — dessin, installation, sculpture, photographie, design graphique — s'inscrit dans une écriture qui déforme intentionnellement les formes pour rendre visibles, écrit-il, « les tensions personnelles et humaines intérieures ». Il a séjourné en résidence à la Fondation Khalid Shoman à Amman (2001, 2003) auprès du regretté Marwan Qassab Bachi, à Arts Place de l'Île à Genève (2005), et à la Cité Internationale des Arts à Paris (2010). Il est aujourd'hui l'un des artistes majeurs de sa génération à Gaza.En décembre 2024, il est lauréat du programme PAUSE (Programme national d'Accueil en Urgence des Scientifiques et des artistes en Exil), piloté par le Collège de France, à la suite d'une collaboration étroite entre : l'Établissement public - Campus Condorcet, l'Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis, l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), le Conseil départemental de la Seine-Saint-Denis, Plaine Commune Habitat, l'ERC Off-site / Laboratoire d'Anthropologie Politique (LAP), Le 6b et le collectif MAAN for Gaza Artists. Grâce l'accompagnement essentiel de ce dernier, le Campus Condorcet s'est porté volontaire comme institution d'accueil de Sohail Salem.
Le geste
Le 18 janvier 2024, cent cinquième jour de guerre, l'armée d'occupation prend d'assaut sa résidence dans le quartier sud d'Al-Rimal. Il est arrêté, séparé de sa famille qui fuit à pied vers Deir al-Balah. On lui bande les yeux, on lui inscrit une lettre en hébreu sur le front pendant qu'il est interrogé pendant plusieurs heures. Autour de lui, des hommes menottés murmurent, se demandant si cela signifie qu'il sera tué le premier. Il est relâché. Il marche sept heures pour rejoindre les siens. Il ignore où ils sont. Un appel, plus tard, le lui apprendra.De cette marche, il garde la mémoire brutale d'un cheminement au milieu des corps des martyrs. Sa famille s'entasse depuis lors dans un garage à Deir al-Balah dont il paie chaque mois un loyer devenu abusif. L'ensemble de son œuvre antérieure a été détruit ou perdu.
Et pourtant, il dessine. À l'encre, sur des cahiers d'écoliers achetés à un vendeur ambulant, dans l'espace volé d'un moment de calme. Ces carnets d'enfants — autrefois destinés à l'école, à l'apprentissage, à la vie — sont devenus son atelier, sa mémoire, son espace de survie. Chaque jour, une histoire, un conte, une image l'inspire. Son premier dessin représentait une violette qui, dans un conte de Gibran Khalil Gibran, se transforme courageusement en rose lorsque ses camarades violettes n'osent pas le faire. Une violette qui ne se laisse aller ni à la peur, ni à la trahison.
Mes dessins sont un message adressé au monde, un cri de détresse. Un message pour dire à mes amis que je vais encore bien. — Sohail Salem
Ce que est exposé ici, c'est cela : quatre-vingts dessins réalisés à Deir al-Balah entre décembre 2024 et l'été 2026. Portraits, scènes intimes, paysages urbains effondrés, suites en bleu où les colombes survolent des ruines. Traits fins et précis. Aucune œuvre grande. Aucun matériau noble. Un journal graphique qui, à la fois, invente et documente — et qui rend infiniment tangible ce que l'écrit ne parvient plus à formuler.
Le refus
Depuis le 1er août 2025, le gouvernement français a suspendu, sans motivation publique, l'évacuation des lauréats palestiniens de PAUSE. En janvier 2026, les quatre ministères de tutelle ont notifié au Collège de France que les candidatures des Palestinien·ne·s de Gaza ne seraient plus instruites et que les candidat·e·s validé·e·s ne recevraient pas le statut officiel de Lauréat leur permettant l'octroi d'un visa. Plus de 87 lauréat·e·s attendent aujourd'hui, parfois depuis plus d'un an et demi. Un référé a été déposé le 1er juillet 2026 devant le Conseil d'État contre cette décision.Au cours de l'été 2026, Sohail a pourtant été contacté à deux reprises. Une première fois par des membres du National College of Art and Design (Irlande), qui ont obtenu pour lui, son épouse et ses trois enfants mineurs — mais non pour ses trois enfants majeurs — un visa concret. Une seconde fois par le Consulat général de France, qui lui a proposé une évacuation dans un cadre restreint, sans que ses trois aîné·e·s ne puissent en bénéficier. Le 24 août 2026, la France a par ailleurs mené une opération d'évacuation qui a permis à quarante-quatre personnes de quitter Gaza, dont des lauréats du programme PAUSE. Sohail n'y a pas figuré : il avait, quelques jours plus tôt, refusé l'offre qui lui avait été faite ne pouvant se résoudre à laisser ses trois enfants majeurs à Gaza. Les deux aîné·e·s sont admis à l'Università di Macerata pour l'année 2026/2027 sans que les visas italiens n'aient été délivrés ; le troisième, tout juste âgé de dix-huit ans, n'a pas eu le temps matériel de constituer un dossier universitaire équivalent. À sa manière posée et lumineuse, Sohail a écrit au Consulat général de France :
Mon départ de Gaza aujourd'hui ne vise pas à obtenir un privilège ou une opportunité personnelle en tant qu'artiste plasticien ; il s'agit avant tout d'une tentative de sauver et de protéger la vie de ma famille. […] J'espère ne pas voir cette démarche réduite à l'évacuation d'un simple artiste, mais qu'ensemble nous puissions sauver une famille entière, lui offrir une chance de vivre en sécurité, puis de reconstruire une nouvelle vie empreinte d'art et d'humanité. — Sohail Salem
Il écrivait ces lignes tandis que son quartier était bombardé, sous l'infiltration de l'armée israélienne.
L'exposition
Cette exposition n'est pas une célébration. Elle n'est pas non plus une consolation. Elle est un accueil différé, une hospitalité qui s'installe en attendant celle qui devrait être physique — un espace où le travail que la République française s'est engagée à protéger se voit, avant même que son auteur ne puisse enfin fouler le sol qui l'a reconnu.À Aubervilliers, au sein du Campus Condorcet — lieu où se rencontrent une dizaine d'institutions de recherche françaises consacrées aux sciences humaines et sociales — ces dessins réalisés sur des cahiers d'écoliers rencontrent une bibliothèque de recherche.
Que ce ne soit pas un moment de témoin passif. Que cela soit un appel — à ressentir, à agir, à se souvenir, à ne jamais se détourner.
Contributions
Exposition organisée par le Campus Condorcet et les équipes de l'Humathèque Condorcet, sous la responsabilité scientifique de Madame la Professeure Pascale Laborier, en collaboration avec le collectif MAAN for Gaza Artists - un réseau bénévole de chercheurs, d'artistes et de professionnels de la culture fondé en octobre 2023 à l'initiative de la chercheuse Marion Slitine (CNRS) - et le Réseau Francophone pour la Santé Mentale en Palestine (FRPMHN).
Programme PAUSE — Collège de France : dispositif national d'accueil en urgence de scientifiques et artistes dans l'enseignement supérieur français soutenant l'extradition de Sohail Salem."
Soutiens